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Bufo


Recueil de cinq nouvelles
1998

Editions In Octavo
2006

Extraits
 


Extrait
L'ange

Quel éblouissement ! Soudain une lueur aveuglante illumina le salon qui, une fraction de seconde, fut révélé comme une photographie surexposée. Au-milieu de la pièce se posa gauchement un ange qui, en regard de la symétrie bilatérale, n’avait de visible que la partie droite. Son aile unique et la soie céruléenne de son surplis lamé d’or froufroutaient de concert. Une couronne de roses ceignait sa demi-tête aux cheveux dorés.  De sa peau émanait une clarté irréelle. Il s’agenouilla en face de moi et éleva deux doigts pour me bénir. A ce geste lénifiant, un chœur de séraphins s’éleva et entonna un motet dont le latin me sembla plus que bas.
Je restai muet comme une carpe face à cette demi-apparition. Depuis le téléviseur jacassait une publicité sur la nourriture pour chiens de race. Je l’éteignis par crainte que la meute ne se jetât sur cette incarnation toute fraîche. Aussitôt, entre nous, un glaçon de silence mordit la poussière qui fondit lorsque nous nous mesurâmes du regard.
— Du diable si je m’attendais à…
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Revue de Presse
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Précisons que sur la photo, Mme. Merlier se trouve en 2ème position à gauche.

Le Var Information n°4169 30/08/2006

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Extrait
L'ange (suite)

L’ANGE (suite)

....
— Du diable si je m’attendais à…
— Je vous en prie, modula-t-il, ne parlons pas de ce qui fâche. Hélas, je me suis trompé… Je croyais tomber chez une fille des hommes.
— Comptiez-vous m’annoncer une future grossesse ? fis-je ironiquement. Pourtant vous n’avez pas de fleur de lis alors que tous les anges de l’annonciation en portent un. Léonard de Vinci et Sandro Botticelli l’ont représentée ainsi.
— La fleur de lis est partie avec mon bras gauche… Vous voyez bien que je suis partagé ! Et vous ? Vous n’avez pas d’utérus que je sache !
— Moi ? Débattre sur des queues de poires ou sur le sexe des anges ne m’intéresse en rien.
— Voilà une entrée en matière bien rebutante, chanta-t-il.
— Il me semble que c’est plutôt une sortie ! lui criai-je en ouvrant l’autre pan de la fenêtre. Je n’ai pas l’intention de me commettre avec vous plus longtemps n’ayant pas d’affinité pour le surnaturel.
— Un peu de patience, intervient l’auteur. Cet ange n’est qu’une convention… Pourquoi le prendre de haut ?
— Parce qu’avec moi, il tombe mal. J’ai assez de peine à vivre sur cette terre, à payer les factures d’électricité, d’eau, de téléphone, à entretenir le jardin… De ces choses bassement matérielles, vous ne parlez jamais. Et vous ! déclarai-je —à demi-tourné vers cette demi-portion d’ange—, ne tenant aucun compte de l’usure du quotidien, vous me faites le coup de la visitation, à moi, un homme ! Un homme qui a perdu sa virginité depuis lurette, qui a engendré, et sans l’opération du Saint-Esprit encore ! Qui plus est, vous faites les choses à moitié.
— Joue le jeu. En effet cet ange n’aurait pas dû s’introduire dans ce récit, mais maintenant qu’il y est entré…
— Pourquoi êtes-vous hanté par les questions métaphysiques ? Bon Dieu de bon Dieu !

 

A ce mot l’ange s’évanouit et les feuilles du spatifilium s’écartèrent pour livrer passage à un crapaud nimbé de lumière qui rampa jusqu’au bord de la jarre en terre cuite. Il me considéra de ses yeux ronds et mordorés barrés d’une pupille pareille au chas d’une aiguille. Etait-il un ange porteur de l’Esprit-Saint de Dieu ? Une parcelle divine métamorphosée en l’une de ses créatures ? Quand il m’adressa la parole, on aurait dit que, pour l’accompagner, les feuilles du spatifilium interprétaient un oratorio en sourdine. Quel mortel, l’inflexion de sa voix me rappelait-elle ?
— Cet ange, proféra le crapaud, n’a reçu aucune mission divine officielle. En aurait-il une plus officieuse qu’elle n’en serait pas moins vouée à l’échec. Il est attiré par les filles des hommes. Il n’est descendu que pour se livrer au stupre et à la fornication.
— Je rêve ou quoi ? Nous sommes en plein délire. Comment peut-il se livrer à une quelconque relation charnelle puisque c’est un ange, et qui plus est, en partie !
— Il était un ange à part entière… Il s’est uni à une mortelle et Dieu l’a métamorphosé en Anaquim. Il s’appelait Arba. Arba était le plus grand des Anaquim. Il avait une personnalité dissociée, mi-ange, mi-homme. Sa partie angélique était dans une crypte à l’intérieur de sa conscience humaine… Il était torturé en permanence par les remémorations de sa vie céleste. Sa forme humaine est morte, tuée par Caleb, fils de Yephunné… Caleb était un mortel fidèle à Yahvé. Il avait suivi sans défaillance Yahvé Dieu d’Israël…
— Et maintenant Arba est torturé en permanence par  les remémorations de sa vie terrestre…
— Tout à fait, opina le crapaud divin. A cause justement de cette moitié dont il est manchot. Dieu nous interdit d’apparaître dans la plénitude de notre beauté et pour accomplir nos missions, Dieu nous projette dans les corps les plus banaux ou les plus communs.
— Et que faites-vous de toutes les cellules du couvent de San Marco décorées à fresques par Fra Angelico d’anges plus beaux les uns que les autres ?  
— Oh ! émit l’anoure la bouche cerclée par la voyelle. Ce sont des modèles de corps humains auxquels le peintre a donné des ailes ! Les anges n’existent que dans les représentations picturales des musées et des églises. Pour apparaître, ils se fondent dans les créatures vivantes qui occupent la terre. Aucun mortel ne voit leurs véritables auras. Dieu seul les voit ! Arba a désobéi à Dieu parce qu’il espère retrouver une nouvelle forme humaine et jouir des filles des hommes.
— Pourquoi ne pas être allé dans un centre de remise en forme plutôt que de me déranger, moi ?
— Dieu seul le sait, dit énigmatiquement le crapaud divin.
Exit le batracien.

 

Les feuilles du spatifilium frémirent et je remarquai non sans contrariété que quelques unes d’entre elles étaient racornies. Tandis que je les coupais et arrosais la plante qui se rengorgeait d’avoir reçu un envoyé du ciel, l’ange ressurgit.
Il se jeta sur moi et nous luttâmes jusqu’au lever de l’aurore. La moitié d’ombre qui évoquait son intégrité était insaisissable. Je réussis à lui attraper l’aile et à éviter qu’elle ne se déploie, ce qui lui permettait des déplacements imprévisibles. J’avais l’impression de serrer une autruche entre mes mains. Voyant qu’il ne me maîtrisait pas, il me frappa à la hanche et je m’écroulai en hurlant.
— Vous m’avez démis le nerf sciatique !
En même temps, je tenais en mon poing serré une touffe de plumes, des rémiges de belles tailles.
— Quel est ton nom ? me demanda l’ange.
— Adam Krabbe, déclinai-je depuis mon carrelage de douleurs. Et toi ? Es-tu Arba l’Anaquim ? Dis-moi ton nom d’ange ?
— Et pourquoi me demandes-tu mon nom ?
— Et pourquoi m’avez-vous demandé le mien ?
— On ne t’appellera plus par ce nom-là, Adam, celui qui vient de la terre, mais Célestin parce que tu as été fort contre moi qui vient du ciel. Dans ce combat, j’y ai laissé quelques plumes !
Caché sous une feuille du spatifilium, et en mimétisme parfait avec la chlorophylle de la plante, le crapaud divin me murmura à l’oreille :
— Il cherche à te monter le coup… Cette épreuve : voir la face de Dieu, seul Jacob l’a subie sans mourir, Moïse, lui, en est mort. Quel parjure, cet ange ! Quelle turpitude de l’âme !
— Est-ce que, par hasard, tu ne te prendrais pas pour Dieu en personne ? lui déclamai-je sur un ton grossier en me relevant péniblement. Tu étais un Anaquim au nom de Arba, tu as trahi Yahvé. Arba est mort et il ne te reste qu’une portion d’ange. J’ai été prévenu contre toi… Tu n’arrives pas en ce lieu comme marée en carême ! Oh, que non ! Quel est ton objectif ?
Je le soupçonnais d’être là en tant qu’épreuve envoyée par Dieu plutôt qu’en guise d’ange foutu à la six quatre deux. Je voyais nettement sa partie fantôme semblable à une fumée plus ou moins opaque, toutefois les formes de naguère en étaient bien circonscrites. Assis sur le canapé, il paraissait prostré. Nous nous regardions en chiens de faïence. Pour me donner une contenance, je pris un magazine qui datait déjà de plusieurs mois. Sur la couverture figurait la photographie d’Albert Einstein qui me tirait la langue.
— Quand tu te brûles, me confia le physicien, tu as l’impression que le temps s’hypertrophie tandis que lorsque tu es en compagnie d’une belle femme, tu ne vois pas le temps passer. C’est ça la relativité.
— Mais je ne suis pas en galante compagnie. Me voilà avec une demi-portion d’ange. Suis-je avec un homme ou une femme ? Ça aussi, c’est relatif.
Et la photographie du physicien de hausser les épaules et de tourner la page. Je remarquai que l’aile du mi-ange saignait. Sans mot dire, j’en désinfectai les alvéoles sanglantes qui, naguère, logeaient les tuyaux de ses plumes, et, lui désignant les rémiges qui jonchaient le carrelage :
— Avec votre accord, ces plumes seraient du plus bel effet dans un vase. Je les garderai en souvenir de votre visite, lui confiai-je conciliant.
Joignant le geste à la parole, je les disposai dans le soliflore en cristal qui trônait sur la table basse. Ce n’était ni des plumes de paon ocellées, ni des plumes d’autruche ébouriffées, ni des plumes d’oie vouées à la calligraphie, mais leurs hampes se dressaient alliant la pureté de la palme aux couleurs de l’arc-en-ciel.
— J’ai faim ! me déclara feu Arba tout de go. Quant aux plumes, que tu te les mettes au cul ou au chapeau, je n’en ai cure.
— Quoi ? m’écriai-je piqué au vif, vous vous imaginez que je vais vous nourrir ? Un ange ne mange pas —aviez-vous remarqué que le mot mange contient ange, une apostrophe suffirait, ce serait le verbe s’anger : je m’ange, tu t’anges, il s’ange—, un ange se nourrit de l’Esprit-Saint, affirmai-je péremptoirement.
— Mais moi, je veux jeter mon froc d’ange aux orties. Je veux me décomposer, je n’en peux plus de ce conflit entre la pureté angélique et les impulsions sexuelles qui me tarabustent, de cette guerre en mon théâtre intime entre le ciel et l’enfer, entre l’idéal et la matière. Je t’implore à genou…
— Evidemment au singulier puisqu’il n’en a plus qu’un, intervient l’auteur.
— Je languis que toute cette histoire soit terminée, soufflai-je, parce que vous vous jouez de moi et me faites perdre toute crédibilité auprès des lecteurs.
— Je t’implore à genou, gémit l’ange, Adam ? Non ! Célestin ? Laisse-moi fusionner avec toi afin que je redevienne humain à part entière. Je ne peux plus redevenir Arba l’Anaquim, puisque Arba, ma représentation humaine, a été tuée, mais si tu acceptes cette fusion de ma part d’ange, je pourrais avant la mort définitive baiser les filles des hommes à aile rabattue…
— Taisez-vous ! commandai-je à l’auteur afin d’empêcher toute facétie de sa part. Je n’ai jamais vu de testicules voler, plaisanté-je à mon tour au détriment de l’ange qui n’eut pas même un sourire d’ange.
— Me prendrais-tu pour une tête de Turc ? Je n’ai pas de turban, mais une auréole !
— Passons ! poursuivis-je déconfit par ma propre saillie. Anaquim ! Anaquim ! Vous me rebattez les oreilles avec ce terme abscons !
— Il y avait les Réphaïm, les Néphilim et les Anaquim, tous issus du commmerce des fils de Dieu avec les filles des hommes. C’étaient des héros hors du commun. Goliath de Gat avait une taille de six coudées et un empan. Le roi Og, dernier survivant des Réphaïm dormait dans un lit de fer qu’on peut voir à Rabba-des-Ammonites. Cette couche témoigne de l’imposance du roi. Il mesurait neuf coudées de long et quatre de large.
— Une coudée équivaut à combien ?
— 45 centimètres.
— et un empan ?
— 22,5 centimètres.
Je sortis ma calculatrice de poche et je vis s’inscrire successivement sur l’écran : 2,925 mètres, 4,05 mètres et 1,80 mètre.
— Goliath faisait près de 3 mètres par excès, quant à Og, il dépassait cette mensuration ! Un lit de 4 mètres sur 1,80 mètre ! Quelle masse ! Quelle taille ! Êtes-vous bien sûr que ces personnages ne soient pas le fruit de votre imagination ?
— Et toi ? Tu es le fruit de laquelle ? intervient l’auteur.
— Au moment où nous entrions dans le vif du sujet, vous nous interrompez. Vous êtes comme ces femmes enceintes dont la présence empêche la mayonnaise de prendre.
— J’ai une faim d’ogre, se lamenta l’ange.
— Ou d’Og, ironisai-je.
— Les nourritures terrestres me donnent des pensées obscènes. Voilà pourquoi j’ai hâte d’en consommer.
— Sang du Christ ! m’écriai-je et je le vis sursauter comme sous le coup d’une décharge électrique. Nous, humains trop humains, nous cherchons à nous en débarrasser et vous, vous les recherchez ! Quand vous me parlez, présentez-moi votre profil droit, parce que le côté gauche ressemble à ces silhouettes qui défilent dans les stands de tir.
— Quand Caleb, fils de Yephunné, m’a ôté la forme humaine, j’ai réussi à mettre de côté mes organes génitaux. Au ciel, sous couvert de l’Esprit-Saint, toute érection m’était impossible. J’avais beau le caresser entre les plumes de mon aile, le branler à longueur de temps, rien à faire. J’avais peur qu’il ne s’atrophie… J’ai faim ! brama-t-il.
— Si je vous livre le fond de ma pensée, sachez pour votre gouverne que je suis contrarié parce que je me vois contraint de vous héberger sans bourse déliée. Encore si vous étiez en stage terrestre ou si vous touchiez une indemnité céleste ! Qu’aviez-vous l’habitude de manger ?
— Je mange cru carottes, poireaux, concombres, salades… On dit que les légumes stimulent la production séminale.
— Dans votre vie d’ange d’antan, lorsque vous aviez une mission divine, apparaissiez-vous en lapin de garenne ?
L’ange n’eut même pas une lueur d’intelligence. Etait-il insensible à toute forme d’humour ?
— Je commence à douter de vos capacités à teinter la réalité sous une couleur plus comique, dis-je à l’auteur à la cantonade.

 

Arba se prit à grignoter, ronger, mastiquer, broyer les légumes que je lui présentais sur un plateau. Il poussait des soupirs de satisfaction. Bientôt suivirent des borborygmes infernaux, des pets retentissants quoique inodores, l’influence du souffle divin n’étant pas complètement perdue.
 — Tu n’aurais pas une cassette pornographique que je m’entraîne pour voir si je n’ai pas perdu la main ?
— J’ai celle de Rocco Siffredi, l’étalon italien, et de Sidonie en compagnie de trente mâles.
Je plaçai la cassette dans la bouche du magnétoscope qui l’avala avec autant de voracité qu’Arba les légumes. On y voit Rocco conduire une moto tandis qu’une jeune fille, en selle derrière lui, l’enlace et tient son sexe en érection à pleine main tel un cierge. Peu après, la jeune fille, nue sur un canapé, dans l’attitude du Grand Nu Couché de Modigliani, s’anime sous nos yeux. Quelle peau ! D’un rose de rose trémière. D’une main, elle pianote sur ses seins et se pince les tétons, pendant que de l’autre, elle fait vibrer la corde sensible de son clitoris. Je songeais à la peinture de cette vierge constituée par des milliers de verges en érection. Arba avait extirpé de dessous son aube d’ange un pénis rose transparent.
— Que ne vous masturbez-vous en le tenant à pleine main ? lui suggérai-je
— Je préfère le prendre par le bout entre trois doigts.
— Est-ce en référence au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Un seul Dieu en trois personnes ?
— Evite, je t’en prie ces sujet litigieux… Et toi ? Qu’attends-tu pour t’assouvir ?
— Je n’ai nulle envie de me répandre sur une image, je préfère le contact direct.
— Je t’avais invité à ma partie de jambes en l’air, me cria Sidonie, toute déculottée, sur l’écran. Tu aurais dû venir avec toute la horde de mâles qui m’éjaculent dessus en ce moment.
Sidonie dégouttait de liquide séminal jailli de tous les points cardinaux comme d’une lance d’arrosage automatique lorsque Arba frétilla de son aile unique et s’engagea dans la scène en se glissant sous Sidonie accroupie qui, telle un gobie, engloutissait le sexe brandi de Rocco. On eût dit d’une mêlée de rugby dont l’enjeu eût été non le ballon ovale mais Sidonie. A peu de chose près, la fille était traitée de la même façon. Il fallait voir sur cette piste de l’entrejambes le duel des verges entre elles, comment elles fouettaient, frappaient d’estoc, avec la pointe du gland, et de taille, avec le fil du sexe, de contre-taille avec le dos du sexe, croisaient le fer, faisaient mouche, avec des positions de sixtes, de quartes, de septimes ou d’octaves. Arba réussit à s’introduire dans la manade de mâles et à jouer de l’aile, du coude et du sexe pour l’infiltrer derechef dans le vagin de Sidonie qui le chevaucha sans qu’elle s’en aperçût tant elle subissait les derniers outrages.
Peu à peu la couronne de roses d’Arba donna des signes de fatigue et se fana. La lumière qui émanait de cette chair s’obscurcit. Le chœur séraphique qui montait à chaque à-coup de son corps au cour du coït, ce chœur cessa tout-à-trac. Une sueur abondante ruissela de ses aisselles. La compagnie se bouchait le nez et poussait des exclamations de dégoût tant le remugle en était fétide.
— Qui suis-je ? s’écria l’ange se relevant d’un cauchemar pour entrer dans le suivant. Je n’ai plus souvenir de quoi que ce soit.
Et il se prit à jouir. Toute sa moitié s’agitait comme possédée par un succube. Sa chair se condensa soudainement
— Où est-il passé ? m’exclamai-je en me levant. Est-il entré tout entier dans ton corps, Sidonie ?
Et celle-ci de se retrouver les fesses à même la couche, le sexe de l’ange pincé entre ses cuisses. Elle se le retira toujours crépitant comme une crécelle. D’entre ses lèvres vaginales s’exhala une vapeur semblable à l’haleine que l’on souffle par un temps glacial. J’ai songé au tableau de Léonard de Vinci intitulé La Méduse : Y figure la tête tranchée par Persée, vue de profil, échevelée de vipères, et, au-dessus des lèvres entr’ouvertes, un souffle léger, serait-ce le dernier soupir ou l’âme libérée du corps ? Sait-on jamais ?
Tout à coup l’écran du téléviseur se couvrit de neige zébrée çà et là d’éclairs fulgurants et grésillants. Une voix terrifiante prenant toute la maison pour porte-voix, et l’ébranlant de fond en comble, m’assourdit les oreilles.
— Tu as forniqué avec une fille d’homme. Tu as perdu tes dernières prérogatives d’ange. Désormais tu es devenu un Rapha’ îm, une des ombres du schéol.
— Et les ombres ne se relèveront pas, ponctua le crapaud divin, ses pattes antérieures en porte-voix.
— Un godiche ! exultait Sidonie, l’image revenue, le godiche de Jeff Stryker ! Je le reconnais, il a été moulé directement sur lui.
En effet, il s’agissait d’un pénis vibrant en latex transparent, moulé à l’acmée de l’érection sur le sexe éléphantesque de la fameuse étoile de la pornographie homosexuelle, soyeux au toucher, veines apparentes, gland turgescent, testicules pleins, 22 cm de long et 6 cm de diamètre. Le sexe s’obstinait à vibrer comme autonome. On eût dit un petit robot dont le moteur se fût emballé. Il vibrait et se déplaçait pouce après pouce sur la serviette éponge. Toute la compagnie de mâles avait beau qui lui donner des coups de pied, qui le mordre, qui le battre comme plâtre, qui lui retirer les piles, il n’en continuait pas moins ses vibrations intempestives.
 

Le Rapha’ îm en question, l’ombre du schéol, feu Arba était assis dans le fauteuil. Un négatif vivant de photographie, tel était-il devenu. Les plumes-mêmes du soliflore s’étaient calcinées de concert avec sa décomposition.
— Menteur ! Hâbleur ! l’insultai-je. Vous simuliez l’orgasme alors que vous aviez un sexe postiche ! Etes-vous certain d’être revenu sur cette terre afin d’assouvir vos désirs sur les filles des hommes ? A quoi a servi cette mascarade des légumes, cette fable sur votre sexe mis de côté lorsque Dieu, par le truchement de Caleb, fils de je-ne-sais-plus-qui, vous a retranché votre humanité, hein, dites-le moi ? Quel est le rapport avec ma personne dans tout ce fatras de fantasmagories ?
— Je t’en prie un peu de clémence pour moi, intervient l’auteur.
— Il ne manquait plus que vous à l’appel. Ne m’interrompez plus, je vous prie, quand je sens qu’une vérité fait irruption en moi. Les intentions de Dieu m’échappent complètement, criai-je la tête levée vers le firmament. Je n’ai pas besoin de vous, jetai-je à la face d’hectoplasme d’Arba. Tous, tant que vous êtes, vous me faites de l’ombre…
— Tu n’as pas compris que je suis ton ange gardien, me confia l’ange fantôme.
— Quoi ? Toi ! Un ange gardien ! Un diable à quatre, oui ! Et quand je dors, je ne veux pas que tu me berces ! Il m’a suffi d’une mère qui a prétendu l’être. Toujours à me faire tripoter par des médicastres, à me bourrer de médicaments, à me mettre le thermomètre au cul à la moindre péccadille, à me faire des lavements si je ne venais pas du corps, à me placarder des cataplasmes de farine de lin et de moutarde jusqu’à me révulser la poitrine, à me coller des ventouses sur le dos à tel point que j’avais l’air d’un âne bâté, à me préparer des infusions de queues de cerises pour pisser, de bourraches contre la toux, d’anis étoilé contre les brûlures d’estomac, des fumigations pour me dégager les sinus…
— Ingrat ! hurla ma mère mise hors des gonds de sa photographie. Sans mes interventions, tu ne serais plus de ce monde !
— Tu adorais me faire accroire que ma vie était en péril pour te donner un rôle salvateur. Tu ne m’aimais que malade, faible, démuni, dépressif. Ainsi je ne te quittais pas d’une semelle. Tu avais barre sur moi. Et par-dessus tout, tu n’étais plus seule au monde, pauvre femme au foyer dans l’attente vaine de ton époux, n’est-ce pas ?
— Ah ! maintenant que je suis sous six pieds de terre, tu fais cocorico ! Mais je peux encore lever la main sur toi et tu auras les marques de mes phalanges.
J’abattis le cadre sur la commode et ce fut comme un bâillon sur la bouche pleine de faconde de cette femme impossible. Me tournant vers le miroir, je remarquai  sur ma joue les traces d’un soufflet retentissant.
— Et vous vous prétendez mon ange gardien ! hurlai-je à Arba en le traversant de part en part d’un coup de coude. Et puis cessez de me coller comme une de ces ventouses …
— Eh ! En quoi aurai-je été ton tiroir à polichinelle ? Je ne suis pas un ange de mer, un requin-mère-poule avec cinq paires de fentes branchiales, comme ta mère.
 — Non content de mon ombre, voilà qu’elle est double à cause de vous ! fis-je en soufflant de dépit.
— D’accord, j’en ai menti, reprit Arba conciliant. Je n’ai pas de sexe défini. Jésus l’a dit que nous serons tous comme des anges sans époux, sans épouse, dans ce royaume terrestre changé en paradis. Quel tourment d’avoir conservé ces impulsions humaines sans pouvoir les assouvir ! Dieu m’a ordonné de fusionner avec toi. Tu es ma planche de salut, mon dernier carat, car je suis damné à vingt-trois carats. Je peux pénétrer en toi par n’importe quel orifice. N’étant qu’une ombre, c’est chose facile.
— Vous me prenez pour un schéol ambulant ?
— Je peux m’écouler dans ton oreille et entrer par osmose dans ton cerveau.
— Essayez ! et vous verrez si je ne prends pas une poire à oreille pour vous y noyer et vous en retirer à l’aide d’un coton-tige.
— J’attendrai le moment propice… J’aurais préféré que tu me donnes ton accord. Préfères-tu les narines ? La bouche ? L’anus ? Le méat ?
— Vous ne voudriez pas me faire un trou pendant que vous y êtes ? Encore si vous aviez un visage humain, je pourrais vous casser la figure, mais vous n’êtes qu’une ombre protéïforme et insaisissable. Vous n’êtes pas un ange, vous êtes un démon et je n’ai pas de goût pour la possession.
— Je suis ton ange gardien, martela-t-il. On me fête le deux octobre. Ma mission est de fusionner avec toi. Je t’apporte le salut funèbre de Dieu. Que dit Yahvé dans la Genèse ? « Que mon esprit ne soit pas indéfiniment responsable de l’homme, puisqu’il est chair; sa vie ne sera que de 120 ans ».
— Inutile de me rabâcher que je suis mortel.
— Ta mère t’a élevé dans l’idée que tu serais éternel. Toute la pharmacopée, toutes les drogues qu’elle t’a administrées t’ont confirmé dans un fantasme d’invulnérabilité. Ma mission est de fusionner avec toi pour t’apporter la mort, une mort douce, à petit feu.
— Mais je ne veux pas encore mourir, balbutiai-je épouvanté. Ça commence comme une histoire de cul et ça finit sur un contrat d’obsèques. Vous voulez me rendre fou ?
— Dieu exige que la mort s’installe en toi, dans le vif du sujet.
— En tous cas, je suis plus mort que vif. Et qu’en dit l’auteur ? Evidemment il se tait… Quel pleutre ! Mon Dieu, il me semble que je suis seul au monde ! Ça tombe sur moi comme la misère sur le monde. Ah ça, mais ! Je ne vais pas me laisser faire !
— A ta guise, dit l’ange tristement. Veux-tu que je te raconte une histoire ?
— A dormir debout ! Et vous en profiteriez pour… Tu as été honni par ton créateur Yahvé, tu es un Rapha’ îm, une ombre et les ombres ne se relèveront pas, tu es mort dé-fi-ni-ti-ve-ment, martelai-je.
— Voilà pourquoi je suis l’ange de la mort.
Et il s’assit. Et la veillée d’armes commença. Comment boucher tous mes orifices sans en crever ?  M’enfermer dans le cabinet de toilette ? Il était capable de passer sous la porte ou par le trou de la serrure… Boucher ces interstices ? Je risquais de périr asphyxié  par mes propres émanations de gaz carbonique… Je bâillai à maintes reprises, la paume en guise de bouchon devant la bouche.

 

Je me réveillai en sursaut en toussant tant et plus. Je déglutis… Je l’avais avalé. Un doigt sur la langue, j’essayai de me faire vomir. J’avais beau appuyer de toute la force de mon index, les larmes aux yeux à force de hoqueter : d’ange, point !
— Inutile de tenter de m’expulser, me cria-t-il en écho, je suis accroché aux villosités de ton estomac et je ne suis pas près de lâcher même si ton reflux gastro-œsophagien me fait tomber de Charybde en Scylla.
— Vous allez être digéré, lui hurlai-je dans mon for intérieur. Les sucs vont faire leur office. Vous allez être réduit en bouillie, en chyme intestinal.
— D’accord… Mais je vais passer dans ton sang et je vais y semer la discorde. Toute ma puissance létale se diffusera au cœur de milliers de cellules. Tu m’auras dans la peau, rit-il sinistrement. Sous peu, tes cheveux blanchiront et tu rideras jusqu’à ressembler au cul d’une guenon.
— Je vais prendre un laxatif et vous verrez où vous irez !
Aux toilettes, je poussai avec l’énergie du désespoir afin de l’évacuer. Je contractais mon muscle anal avec l’impression de le sectionner en menus morceaux.
— Comment me débarrasser de vous ? Répondez ! Il ne répond plus, j’ai dû le digérer et la mort fait son œuvre en mes corps et âme. Mon Dieu ! Que dois-je faire ?
Cette invocation, Dieu dut l’entendre. En effet, hors de la chasse d’eau, glissa le crapaud nimbé de lumière. Il me considéra de ses yeux ronds et mordorés barrés d’une pupille pareille au chas d’une aiguille. Etait-il un ange porteur de l’Esprit-Saint de Dieu ? Une parcelle divine métamorphosée en l’une de ses créatures ? Quand il m’adressa la parole, on aurait dit que les fuites de la chasse d’eau modulait La Moldau de Bedrich Smetana. Quel mortel, l’inflexion de sa voix me rappelait-elle ?
— Tu en appelles à Dieu à grands cris. Mais si cet ange de la mort s’est attaché à toi, c’est que toi-même tu lui es attaché. Voilà pourquoi il ne disparaîtra pas de ta vie. Tu demandes aide et secours ? Mais Dieu ne peut le détruire que si tu as renoncé à l’éternité, à cet orgueil démesuré qui te pousse à te croire égal à lui.
— Suis-je condamné à porter en moi cette créature ? Les voilà les Annonciations, les Visitations et tutti quanti : je t’annonce que tu mourras et que je t’inocule le cocktail lithique.
— Dieu ne détruira pas ce messager, afin que tu vieillisses et que tu t’achemines vers la fin. Cet ange, tu le momifieras, tu lui voueras un culte, non pas toi personnellement, non pas ta conscience, mais la chose en toi le chérira, le bercera. Il tirera les ficelles de tes actions et tu croiras que c’est toi qui décides. Tu n’aimeras que ce qu’il te soufflera d’aimer, tu ne haïras que ce qu’il te poussera de haïr.
— Mais pourquoi, moi ? Pourquoi ? Suis-je maudit ou prédestiné ? N’ai-je pas mon libre-arbitre ?
— Dieu égare qui il veut et guide qui il veut sur le droit chemin.
— Pourquoi Dieu m’a-t-il joué ce tour de passe-passe ?
— Tu dis un tour, mais ce n’est pas le terme adéquat. Mieux vaudrait l’appeler le destin. Ce tour, tu l’attendais, tu l’espérais, tu l’appelais de tes vœux et il t’est apparu : c’était cet ange abracadabrant, je puis te révéler son nom maintenant : il s’appelle Azraïl, ce qui signifie l’ange de la mort…


— Pourquoi moi ? Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi ?

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